Serein-e-s : Ni faire valoir, ni punching ball !

18/01/2022
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Les soirées et les fêtes grenobloises ne sont pas un long fleuve tranquille. Voici le communiqué de l'association Serein-e-s destiné aux programmateurs de soirées, aux responsable de label, aux barmans, aux directeurs, aux régisseurs, aux patrons de bar, aux photographes, aux chargés de projet, aux administrateurs, aux bénévoles, aux chefs de sécurité et à tous les autres :

"Nous ne sommes pas votre faire-valoir, votre punching-ball non plus !

Serein.e.s est une association féministe dont l’objet est de sensibiliser et de lutter contre les violences sexistes, sexuelles et de genre dans les espaces festifs.

Pour cela nous avons choisi d’entrer par la voie de la pédagogie. Ce n’est pas la seule, elle n’est pas plus utile ou valable qu’une autre, mais c’est ce que nous avons décidé de faire car cela correspond, d’après nous, à une orientation nécessaire quant aux luttes féministes et au combat pour l’égalité des genres.

Notre manière de faire c’est d’installer des stands en soirées, concerts, festivals... et d’initier des échanges avec toutes celleux qui le souhaiteraient. Nous avons choisi de porter cette charge d’information et d’explication que beaucoup de féministes connaissent dans leurs vies privées et personnelles.

Cette démarche implique pour nous d’adapter nos discours ET les idées que nous mobilisons en fonction des personnes qui viennent nous voir. Nous essayons de "semer des graines" comme on dit.

Parfois c’est vain et on a l’impression de "courir après des chimères", et puis des fois... ça marche !

Quand d’une fois sur l’autre un homme cis vient nous dire que son point de vue a évolué, quand une personne victime vient nous livrer des paroles de soutien, de reconstruction... Alors on se dit que quand même, nous ne faisons pas tout ça pour rien.

Ce que nous faisons va lentement et, même si ça semble évident, nous le rappelons quand même, nous ne transformons pas les personnes qui passent au stand en allié.es féministes totalement déconstruit.es. Ce serait prétentieux de prétendre que nous pouvons le faire. Ce serait naïf de croire qu’il existe un état de déconstruction total, pur et parfait, qu’un individu bénéficiant des privilèges d’un ou plusieurs systèmes d’oppression n’exercera plus jamais aucune forme de domination. C’est un combat, un travail individuel et collectif de toute une vie.

Les milieux festifs et des musiques actuelles sont traversés par les mêmes enjeux de domination que le reste du monde social. Les violences de genre, sexuelles et sexistes s’y expriment comme ailleurs (par des agressions, dans la répartition du travail salarié ou bénévole, dans l’occupation des espaces de fêtes...) et de façon particulière en raison des spécificités qui y sont rattachées : temporalités nocturnes, surinvestissement des sociabilités, état de conscience modifiée, milieu professionnel fonctionnant en réseau qui brouille la frontière entre le personnel et le professionnel...

Nous le savons car nous y participons comme fétard.es, bénévoles, salarié.es ; nous avons été victimes et témoins de ces violences, de ceux qui les minimisent, de ceux qui cherchent à les cacher...

Et parce que nous aimons les lieux de fêtes, la musique, les concerts, les dancefloors, nous revendiquons un droit à la fête sereine, à l’accès à la scène et à l’emploi des femmes et personnes minorisées de genre.

C’est parce que nous avons fait nous-mêmes ces expériences que nous avons souhaité créer Serein.e.s et que depuis deux ans, des nouvelles personnes se sont associé.es au projet.

Dans la façon dont nous avons pensé les actions de l’association, il nous a semblé évident qu’en plus de notre travail auprès des publics il fallait sensibiliser les orgas, structures, assos qui organisent ces événements.

Si nous voulons transformer les espaces de fête, alors il faut impérativement que celleux qui les organisent interrogent les enjeux que nous avons cités pour finir par changer.

Serein.e.s propose donc des accompagnements, des formations, des ateliers, des temps d’échanges ; aux structures qui ont le souhait d’avancer.

Il nous semble cependant essentiel de rappeler que NOUS NE SOMMES PAS UN LABEL. Nous ne pouvons garantir que les structures auprès desquelles nous intervenons deviendront instantanément des lieux "safe". (D’ailleurs, nous le répétons, nous sommes assez persuadé.es qu’aucun lieu ne peut être totalement "safe" pour l’ensemble des personnes qui s’y trouvent à un instant.)

Nous ne pouvons être sûr.es que nos discours auront un impact sur la totalité des équipes. Car on ne peut pas forcer les gens à être d’accord avec nous, car on n’a pas la science infuse, car notre approche ne fonctionne pas pour touxtes, car on ne tombe pas forcément au bon moment...

Nous comprenons également que les personnes salariées et bénévoles des milieux festifs doivent gérer simultanément un ensemble de tâches, impératifs, urgences pour mener à bien leurs événements ; ce qui fait qu’ielles n’ont pas le même temps à consacrer à leur déconstruction et aux actions à mettre en place qu’une structure spécialisée ou un.e militant.e à plein temps.

Ainsi les choses peuvent parfois aller plus lentement que ce que nous souhaiterions touxstes.

Nous savons que se confronter à ces questions génère dans les collectifs des situations qui peuvent être très complexes à démêler. Que l’on peut ressentir doutes, incompréhension, sentiment de trahison, remise en question d’amitiés très anciennes et qu’entre la théorie et la pratique il y a un monde... Qu’on aimerait pouvoir s’appuyer sur des prises de décisions extérieures mais que la justice, le droit, la police ne sont pas de notre côté dans ces combats.

Malgré toute notre compréhension, nous souhaiterions tout de même adresser un message à toutes les structures auprès de qui nous intervenons ou interviendrons dans le futur.

Nous ne sommes pas votre caution féministe. Notre présence ne doit pas être l’unique gage de votre engagement. Il est nécessaire, au-delà de ce qui se passe avec nous, de continuer à travailler, à dépasser le théorique et se mettre à agir concrètement. À appliquer les valeurs que vous revendiquez. À rester humbles, accepter et assumer de faire des erreurs ou de ne pas savoir.

Serein.e.s intervient là où il y a des violences, là où il y a des agresseurs. C’est notre manière de contribuer à la lutte, d’être présent.e.s pour les victimes, pour celleux qui subissent au quotidien les violences du patriarcat !

Pouvoir accueillir des paroles, échanger, relâcher, crier ; proposer des informations ou réfléchir à des pistes de solution, à la portée de ce que nous savons, de ce que ce que nous pouvons faire. C’est comme cela que nous avons choisi d’agir.

Si nous intervenons dans une structure, un événement, cela n’en fait pas disparaître les violences ni les personnes qui les perpétuent.

Nous ne cautionnons pas le fait d’être utilisé.es, brandi.es comme étendard féministe, d’être la caution qui permettrait à des lieux de bénéficier des avantages à être identifiés comme unestructure ou un événement "safe", alors même que les efforts qui vous sont demandés par les personnes concernées ne sont pas fournis.

Nous nous attachons à être du côté de ces dernières. C’est pourquoi, nous ne nous tairons pas à propos de ce que nous savons, nous ne cautionnerons pas si vous fermez les yeux. Nous ne sommes pas dupes et voyons bien que le développement de notre association correspond à une mise à l’agenda politique de ces questions, à une appropriation par la "gauche culturelle" des discours féministes et ainsi à une forme "d’obligation sociale" de les mettre en avant.

Que ce soit pour l’image, pour la thune, pour toucher un public plus large, pour tout ce qui pourrait permettre de faire perdurer ce milieu à cheval entre des combats pour des valeurs sociales et les contraintes d’appartenir de près ou de loin à l’industrie culturelle.

Nous le savons bien car nous avons essayé d’être féministes à ces endroits "avant #metoo". Et nous n'avons pas oublié quand on nous répondait "Non mais la musique, c'est une question de talent" ou bien "Je vais pas arrêter de programmer des hommes!" Oh wait ? Ça c'était hier, non ?

Nous croyons également à la bonne foi et à l’engagement fort de certaines personnes du milieu, les concerné.es généralement, qui subissent ces violences dans le cadre de leur travail salarié et qui sont prises entre deux feux : leurs valeurs et leurs moyens de subsistances.

Malgré tout, nous n’arrêterons pas de nous rendre dans ces lieux. Car nous pensons que notre présence rend visible les violences, lance des discussions, des questionnements, renforce l’attention collective. Parce que nous croyons aussi que même si nous n'allons pas tout changer, notre présence participe à libérer la parole et à faire changer la honte et la peur de camp.

Nous continuerons à être présent.e.s par respect pour les personnes qui pourraient avoir ou ont pu avoir besoin de nous. Par respect aussi pour celleux qui s’investissent parfois plus que de raison dans cette association depuis sa création. Pour toutes les fois où on a pu être utile à quelqu’un.e, où on a participé à faire évoluer le positionnement d’une personne, où on a accueilli une parole qui était tue depuis des années.

Nous n’arrêterons pas de venir en soirées car ce serait comme les laisser gagner, parce qu’on n'a pas envie de lâcher, et qu’on ne fait que commencer. Comme nous l'avons dit, nous étions déjà là, avant. Nous savons. Nous entendons. Nous voyons. Nous vous voyons.Car si vous êtes conscient.e.s qu’il y a des victimes, vous devez assumer que leurs agresseurs sont présents aussi. Et que ce ne sont toujours pas ces "autres" qu’on a envie de s’inventer pour se faciliter la tâche. L’autre qui ne serait pas du milieu, qui serait trop saoul, celui avec qui on aurait des différents idéologiques ou associatifs.

Celui qui agresse c’est aussi ton collègue, ton pote et parfois même c’est toi...

Toi, le programmateur, le responsable de label, le barman, le directeur, le régisseur, le patron de bar, le photographe, le chargé de projet, l'administrateur, le bénévole, l'ami, le salarié, le chef de sécurité, le respo bar, et tous les autres....

C’est toi, qui harcèles par message privé des femmes bénévoles, salariées, artistes du milieu musical,
Toi, qui es entré dans ma chambre une nuit alors que je dormais,
Toi, qui m'as dit que tu m'aurais baisé si tu avais eu 20 ans de moins,
Toi, qui as laissé une personne seule avec un agresseur alors que tu avais conscience que cela pouvait se produire,
Toi, qui as violé ton ex et qui as pourri la victime pendant des mois auprès de toustes celleux qui ont bien voulu l'entendre,
Toi, qui m’as plaquée contre un mur pour m’embrasser,
Toi, dont la conjointe a dû se réfugier un soir chez sa voisine pour se protéger,
Toi, qui dis que « le corps des femmes est plus beau que celui des hommes »,
Toi, qui n'as pas soutenu ni cru la victime et qui as propagé des ragots,
Toi, qui m’as proposé un endroit où dormir puis as essayé de me pécho,
Toi, qui as mis tant de mains aux fesses...

À vous tous qui tenez les bons discours en façade, qui bénéficiez des rétributions sociales et financières de ces positionnements et qui pourtant continuez à opprimer, violenter, violer.

On vous voit, on vous connaît, et c’est pour ça qu’on continuera à être là."