Polémique : Les Marches Climat Grenoble
Le 1er février, près d'un millier de Grenoblois-es ont participé à la Marche pour le Climat.
L'équipe d'ici Grenoble y était, presque au complet. Après la Marche, nous avons échangé nos impressions autour d'un verre. La discussion fut houleuse. Surtout entre deux personnes de l'équipe, Camille et Sacha.
Nous avons décidé de publier le contenu de ce débat, après l'avoir retranscrit puis approfondi par écrit. Pour partager des questionnements. Des colères. Des visions différentes du futur.
À quelques semaines de la prochaine Marche Climat du 14 mars, sans doute vous retrouverez-vous dans certaines polémiques exprimées ici ?
Bonne lecture !
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POLÉMIQUE AUTOUR DES MARCHES CLIMAT GRENOBLE
Débat entre Camille et Sacha d'ici Grenoble
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Camille : Ça faisait plaisir tout ce monde. Et cette diversité : des écolos, des syndicalistes, des Gilets Jaunes, des anars, des féministes, des étudiant-e-s... C'est motivant.
Sacha : 1 000 personnes, tu trouves ça bien ?! Pendant qu'on défilait, plus de 100 000 personnes déambulaient dans Comboire, Grand'Place, Carrefour Meylan et compagnie. Chaque lundi, 150 000 voitures s'engouffrent dans l'agglo pour aller bosser. Alors 1 000 personnes pour la Marche Climat, excuse-moi, ça me déprime. On n'était qu'une toute petite minorité. Même pas 1% de la population.
Mais il faut comparer ce qui est comparable ! On n'a jamais vu 100 000 personnes défiler dans Grenoble. 1 000 manifestant-e-s, c'est bien. Et je te rappelle qu'on était 5 000 à la marche précédente, et même plus de 10 000 en 2019.
1 000, 5 000, 10 000... Pour moi, ça reste un échec. Des milliers de manifestant-e-s, c'est comme pour la loi travail, la réforme des retraites ou la Marche des Fiertés. Mais là, on parle de la fin de l'humanité ! Après la canicule de l'été, l'Australie qui flambe, les reportages chocs sur TF1, les rapports scientifiques à tomber par terre sur l'emballement climatique, je ne comprends pas qu'on soit si peu.
Plein de gens ne vont jamais en manif, ce n'est pas leur culture politique. Mais ça ne veut pas dire qu'ils ne sont pas préoccupés par la crise climatique.
Tu rigoles ou quoi ? Je scrute suffisamment les réseaux sociaux de l'agglo pour voir que le désastre climatique, la décroissance, l'écologie radicale, c'est ultra-minoritaire. Ce qui domine, c'est le consumérisme, les loisirs, les soucis personnels. La plupart des gens n'en ont rien à foutre de l'écologie. Ou alors de loin, vaguement. Comme si ça ne les concernait pas. Mais le niveau des températures, lui, il monte pour tout le monde.
Et toutes les nouvelles dynamiques depuis un an, c'est rien ? Extinction Rebellion, Les Cafés Collapsologie, le Low Tech Lab, Fridays For Future, Adrastia, les luttes contre Neyrpic, contre l'A480...
Oui, mais ça représente combien de militant-e-s toutes ces assos ? Quelques centaines au total. C'est dérisoire. À elle seule, la nouvelle boutique Harry Potter de Grenoble a réuni dix fois plus de monde. Compare les pages Facebook, tu vas pleurer.
Mais on n'est qu'au début de la lutte climatique ! Dans 5 ans, il y aura des dizaines de nouvelles organisations. Des milliers de personnes mobilisées. Plus la crise climatique va se faire sentir en France, plus la population va s'organiser et riposter. D'une façon inimaginable aujourd'hui.
Parlons-en des gens qui se bougent. Dans le cortège, j'ai vu plein d'ingénieurs qui bossent au CEA, à Orange ou à ST. Il y avait même des députés LREM à la précédente Marche. C'est la foirfouille. On marche ensemble, on croit faire front commun, mais c'est une illusion d'optique. On est très peu d'écolos anticapitalistes.
Je déteste cette vision méprisante des gens, cette distinction entre "écolos anticapitalistes" et "les autres". Toi, tu es un modèle d'écologie anticapitaliste ?
Je participe à des luttes écologistes radicales, je me déplace en vélo ou en transports en commun, je consomme le moins possible, je ne bosse pas pour une multinationale pourrie. Alors oui, je me définis comme écologiste anticapitaliste.
Et tu as un ordi portable, ton appart consomme de l'électricité nucléaire, tu cuis tes aliments avec du gaz... Franchement, ça serait plus juste de dire que tu es "en chemin". Pour moi, les Marches Climat, ça sert à ça : se mettre en chemin. Je te rappelle que toi aussi, tu bossais pour une multinationale avant. On ne naît pas écologiste radical, on le devient. Et pour ça, il faut des portes d'entrée, des "premières marches".
Une première marche pour certain-e-s, c'est sûr. Mais une dernière pour d'autres, c'est sûr aussi. Les Marches Climat, ça peut aussi servir à se donner bonne conscience. On défile le samedi, puis le lundi on retourne au boulot saccager la planète. La preuve : quand il s'agit de mener de vraies luttes radicales, contre Neyrpic, contre l'A480, contre la pub, on n'est que quelques dizaines, rarement quelques centaines.
Pour l'instant on n'est pas beaucoup, mais ça va changer ! Et justement, les Marches Climat ça permet de mettre en avant ces luttes locales.
Peut-être, mais en attendant ça m'énerve, cette bourgeoisie urbaine CSP+ qui défile pour le climat, mais qu'on voit rarement dans les manifestations pour soutenir les réfugié-e-s, pour le droit au logement pour toutes et tous, contre le saccage des services publics. Je vois de l'égocentrisme derrière tout ça. Les gens commencent à flipper pour leur vie, mais ça manque terriblement de radicalité. Il suffit d'ailleurs de voir les revendications officielles de la Marche.
Comment ça ?! Les revendications sont particulièrement précises et locales : contre l'élargissement de l'A480, pour la gratuité des transports publics, contre Neyrpic...
Et le point commun de toutes ces revendications ? C'est une sorte de supplication auprès de nos gouvernants : "Allez, soyez cools, changez vos politiques !". Mais quand va-t-on enfin comprendre que nos gouvernants sont le problème, et pas une solution ! Qu’espère-t-on obtenir de "nos dirigeants", alors qu’aucun gouvernement d’aucun pays ni aucune entreprise n’a pris de mesure conséquente depuis 50 ans pour enrayer le désastre climatique ?
Mais tu veux faire quoi ? Partir à l'assaut de la Préfecture ? Attaquer les banques ?
Je n'ai pas la solution, mais ça me rend dingue
Comme si ce captalisme pouvait se réguler de façon harmonieuse. des formes de lutte tout à fait respectueuses de ce qui ravage quotidiennement la planète, c’est-à-dire l’économie, les multinationales et les gouvernements qui soutiennent leurs activités. puissances capitalistes déchaînent leur rapacité de fin du monde plus sauvagement que jamais ; elles cherchent à gratter quelques années encore avant l’apocalypse annoncée, quelques années d’empoisonnement rentable de plus, quelques années de surexploitation supplémentaires.
lieux de pouvoir
Je dis juste que ça manque de colère, de ciblage de nos véritables ennemis. Contre eux, le seul langage est le rapport de forces, quelle que soit la forme qu'il prenne (confrontations directes, attaques sur la réputation, pertes matérielles et financières, désertions, etc.). Le travail sur le plan des idées et des pratiques qui s'adresse à nos pair·e·s se double donc nécessairement d'une guerre sociale et politique, il ne nous semble pas que les représentants de la puissance capitaliste auront aucun mal à dormir sur leurs deux oreilles cette nuit – et les nuits qui suivront. Encore une fois, cette remarque n’appelle pas de ses vœux une utilisation aveugle et impensée des débordements énergiques,
Mais les ennemis, c'est aussi nous ! C'est nous.
Oui, et justement, là aussi les Marches Climat manquent de radicalité. J'aimerais voir la décroissance, la sobriété.
mais nous en sommes aussi complices, nous bénéficions du système, il repose sur notre consentement tacite et notre participation active. Le capitalisme nous a attrapés en nous dorlotant, il nous a eus de la plus puissante des manières : il a capturé nos corps. Si la seule proposition désirante en face est de type ZAD généralisée, ça ne va pas être facile...«Il est certain en tout cas que ce qu’on pourrait appeler l’affect climatique peut devenir un réel opérateur de déplacement, et qu’il peut peser dans la balance passionnelle globale qui, pour l’heure, soutient le capitalisme. Au reste, ce nouvel élément en formation est susceptible, en tant que tel, de porter aussi bien l’une ou l’autre de nos deux solutions de bifurcation, l’« éthique » et la révolutionnaire de masse. Il nourrit aussi bien les grandes révisions existentielles individuelles que le sentiment collectif d’impossibilité de « continuer comme ça ». Et, cependant, je persiste à en tenir pour la seconde» je refuse cette opposition changemetn individuel, révolution, et d'ailleurs ceux qui portent, en général, sont à de bonnes places, des bons salaires, de la reconnaissance, des sintelletecuels, des ingénieurs, eds professeurs. ’il y a là un affect collectif en cours de formation, qu’il est une ressource, et que l’ignorer au motif de ses turpitudes sociologiques serait une erreur de première grandeur. Ce que le massacre des hommes n’aura pas permis dans l’opinion publique, le massacre « de-la-planète » pourrait y donner accès, c’est comme ça, faisons avec. Il est certain en tout cas que ce qu’on pourrait appeler l’affect climatique peut devenir un réel opérateur de déplacement, et qu’il peut peser dans la balance passionnelle globale qui, pour l’heure, soutient le capitalisme Il nourrit aussi bien les grandes révisions existentielles individuelles que le sentiment collectif d’impossibilité de « continuer comme ça ».
Je sens qu'on va refaire le débat sur réformisme ou révolution...
Il y a l'espoir d'un gouvernement meilleur. Le Front Populaire.
Moi je n'y crois pas. d’un capitalisme toujours plus violent, d’une économie toujours plus destructrice, et d’un État toujours plus autoritaire, aùbiance prétotalitaire. Israël. Et je trouve que nos luttes ne sont pas à la hauteur de ce qui se passe. J'ai vraiment honte. Manifestement, je n’ai pas envie de revenir à un mode de vie plus simple, plus dur, plus fruste et probablement fondé sur le travail de la terre. »
Quelle organisation, quelle stratégie réellement efficace ? À notre échelle, à l'échelle mondiale ? Moi je vois du désarroi. et la marche Climat est un moment de cette stratégie. il y aura d'autres formes de luttes, c'est clair. nécessite une belle dose de spontanéité, de créativité, de liberté. Des bals populaires, mais aussi des barricades. Des assemblées générales et des tags. Des rassemblements fixes et des manifestations spontanées.
clivage entre des tendances anticapitalistes combatives (notamment au sein de la jeunesse) et les associations réformistes institutionnelles, enfermées dans le dogme de la non-violence et la chimère d’une régulation harmonieuse du système économique.
D'ailleurs à notre échelle, la connaissance de l'effondrement a-t-elle fondamentalement changé nos existences ? Avons-nous bouleversé nos modes de vie, nous consacrons-nous de toutes nos forces à lutter contre les pollutions et l'extraction des combustibles fossiles ? Pourquoi avons-nous tant de peine à nous mobiliser, que ce soit dans nos actes quotidiens ou par la participation à des dynamiques collectives de résistance et de blocage ?
douloureux cul-de-sac. Étant donné ce sentiment d'impuissance, il est logique d'en venir parfois à se protéger en mettant en place du déni, de l'oubli, de la minimisation, du scepticisme quant à la crédibilité des informations qui nous parviennent, du fatalisme :
Nous allons déranger, bloquer, créer et nous battre et débattre, car nous voulons nous faire entendre afin d’empêcher le système capitaliste et industriel de détruire la seule planète qui abrite la vie et la beauté. Et nous avons compris que négocier avec des ennemis ne nous mènerait à rien de concluant. C'est à nous de diffiuser ces idées. Et puis de toute façon, c'est inéluctable. restrictions.
100 euros de smic = 4 semaines d’émeutes et de blocages, des milliers de grenades, des centaines de blessés, des dizaines de mains et d’yeux mutilés, des morts. C'est surtout le militantisme de droite. L’écologie radicale ne vise pas à convaincre le plus de gens possibles de passer à des actions directes, de blocage ou de sabotage.
Dans tous les cas, les années à venir vont être intenses politiquement. L'histoire est plein de surprises politiques. Ça peut changer, demain la Marche pour le Climat 50 000 personnes, des grèves climatiques massives, des remises, etc.
espérons-le. J'ai l'impression de vivre aux États-Unis. Ou en Israël. La menace est omniprésente, la gauche inexistante ou inaudible. Le consumérisme flamboyant, le triompe de Facebook, d'Amazon, des loisirs.
Ce n'est pas tenable.
Les élections vont être instructives. mais nous devons mettre le paquet. ici Grenoble, on est trop mous.
On le fait déjà : XR 38, marche climat, on a fait des dossiers thématiques, on met en avant les Cafés collaps. Et si des anars ecolos, on les mettra en avant.
On peut faire plus. C’est bien beau de vouloir vivre différemment, de créer des alternatives, etc. mais si on n’y conjugue pas une grande part de résistance à la culture dominante, la vie sera un enfer et ces alternatives n’auront aucun sens dans 50 ans.
On le fait depuis le début !
Un miniguide thématique, muscler nos discours, améliorer notre site, sortir d'internet.
On est en chemin. On va le faire.
Pendant les Marches Climat les gens se rencontrent, discutent, découvrent de nouvelles associations. Ça fait réfléchir tout le monde. Mais changer de mode de vie, c'est jamais simple. Changer de boulot, changer de mode de transport, changer ses loisirs. Et puis on attend vite les limites. À l'échelle de la société, c'est changer de production, de consommation.
Comme si globalement ça allait bien. revolte de club meds, on est les riches de la mondialisation, la sécu, des services publics, des magasins, du high tech, des loisirs.
Les deux : changer de vie et changer la vie.
i les données variées du désastre — désastre social, humain, existentiel, écologique — sont, comme je le crois, à rapporter au capitalisme, alors l’évitement du désastre ne passe que par la sortie du capitalisme.
uand il est manifeste qu’il épuisera jusqu’au dernier gramme de minerai, fera décharge du dernier mètre carré disponible et salopera jusqu’au dernier cours d’eau pour faire le dernier euro de profit. Ces gens ont perdu toute raison et déjà ils n’entendent plus rien.
L’alarme climatique, d’ailleurs loin d’épuiser la question écologique, aidera peut-être à en venir à l’idée qu’avec le capital, maintenant, c’est lui ou nous.
On peut bien dire, identiquement, qu’il y a un désir de capitalisme et que c’est lui qu’il s’agit de vaincre. Ça n’est d’ailleurs pas seulement par la bricole marchande qu’il nous tient mais, plus profondément encore, par le corps : le corps dorloté, choyé par toutes les attentions matérielles dont le capitalisme est capable.
Pour l’heure, nous qui contemplons la perspective d’un dépassement du capitalisme, nous n’y sommes pas, en tout cas pas majoritairement. Il faut donc trouver des voies politiques révolutionnaires qui fassent avec la « gente común » comme elle se présente actuellement, sans minimiser les déplacements considérables dont elle est capable, mais sans non plus présupposer des virtuoses de la politique, ayant déjà tout résorbé, tout dépassé, capables même de performances « éthiques » bien au-delà du simple fait de « vivre politiquement » — donc sans présupposer que tout ce qu’il y a à faire est comme déjà fait. Finalement, l’une de mes préoccupations dans ce livre c’est ça : continuer de penser une politique qui ne soit réservée ni à des moments exceptionnels (« événements ») ni à des individus exceptionnels (« virtuoses »).
Car il y a encore loin de l’angoisse climatique à la nomination claire et distincte de sa cause : le capitalisme. Et à l’acceptation de la conséquence qui s’en suit logiquement : pour sauver la Terre afin de sauver les hommes, il faudra sortir du capitalisme.
écologie par nécessité ? non
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