La bio vue de l'intérieur
Ici Grenoble vous propose un témoignage inhabituel sur l'agriculture biologique, avec des informations rarement publiées sur le sujet (en particulier sur la question des fraudes). L'enjeu est de taille. À Grenoble comme ailleurs, la consommation de produits bio ne fait qu'augmenter. Il suffit de constater les taux de croissance, parfois à deux chiffres, des ventes des magasins Satoriz et Casabio dans l'agglomération...
Mais savons-nous précisément ce qu'il y a derrière le label bio ? Ses origines libertaires ? Ses évolutions récentes ? Ses fraudes les plus courantes ? Les grandes manoeuvres agro-industrielles et les résistances paysannes en cours ?
Pour en savoir plus, voici la retranscription d'une conférence donnée lors d'un Café paysan de Grenoble. Afin de faciliter la lecture, les propos ont été remaniés sous forme d'interview (avec l'accord de l'auteur).
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LA BIO VUE DE L'INTÉRIEUR
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Avant de démarrer, peux-tu préciser "le lieu" d'où tu parles : Qui es-tu ? Quelle est ta légitimité à parler de la bio ?
Je suis arboriculteur bio en Isère. Je m'occupe d'un verger de pommiers, poiriers, cerisiers et petits fruits. Je ne suis pas un historien ou un "expert" de la bio. Je suis simplement passionné par ce sujet, autant d'un point de vue agronomique que politique. Je vous promets qu'à la fin de cette interview, vous aurez appris plein de trucs !
Tu as grandi dans le milieu paysan ?
Pas du tout. Je suis devenu paysan par reconversion professionnelle. Je me suis tourné vers l'agriculture bio pour des raisons écologistes et libertaires. Je cherchais une façon de vivre au contact de la nature, manuelle, sans chef, avec un maximum d'autonomie et de sens. J'avais aussi besoin d'une grande souplesse d'organisation pour continuer, en parallèle, des engagements associatifs.
On peut avoir du temps libre quand on est paysan-ne ?!
Bien sûr. Tout dépend du système agricole que vous mettez en place et de votre organisation de travail. Tout dépend aussi des objectifs économiques que vous vous fixez. Mais si vous vivez dans la simplicité volontaire, l'agriculture biologique est un espace de liberté formidable.
De quoi vas-tu nous parler exactement aujourd'hui ?
Je vous propose de commencer par l'histoire de la bio. C'est une histoire méconnue. Pourtant, elle est incontournable pour bien comprendre la situation du bio en ce moment. Je parlerai ensuite des deux principaux systèmes de fraudes à la bio. C'est un sujet auquel je tiens particulièrement. J'ai été témoin de plusieurs fraudes ces dernières années en Isère, je suis en colère et j'ai envie de contribuer à faire savoir comment certains paysans et commerciaux opportunistes détruisent la bio de l'intérieur. Enfin, je parlerai des futurs probables de la bio. Ce sera surtout une invitation à débattre du sujet.
Pourras-tu nous préciser tes sources ?
Oui, bien sûr. Je vous indiquerai mes ouvrages et sources de référence.
1. UNE HISTOIRE DE LA BIO
Peut-être serait-ce pertinent, pour commencer, de préciser ce qu'on appelle agriculture biologique ?
Du point de vue légal, aujourd'hui, l'agriculture biologique est l'ensemble des méthodes agricoles respectant un cahier des charges européen. Je ne vais pas détailler ici toutes les règles techniques permettant d'obtenir le label bio. Les plus connues sont : aucun engrais de synthèse, aucun pesticide de synthèse, aucun OGM et l'utilisation de semences issues de l'agriculture biologique.
Quand et comment est née la bio ?
Si on parle du label bio européen, c'est 1991. Si on parle des pionniers du bio en Europe, ce sont les années 1900. Mais si on parle d'une agriculture sans engrais chimiques industriels, sans pesticides de synthèse, sans allopathie, sans OGM et même sans pétrole, il faudrait en fait remonter aux origines de l'agriculture... Les Homo Sapiens que nous sommes existent depuis deux millions d'années environ. À cette échelle de temps, l'agriculture est récente dans notre histoire. Elle serait née il y a 12 500 ans au Moyen-Orient, probablement sur le territoire actuel de la Syrie et de l'Irak.
On ne va pas faire 12 400 ans d'histoire de l'agriculture ici...
Non, bien sûr. Mais quand même, c'est important de rappeler. Je suis certain que de nombreuses techniques agricoles et variétés végétales ont été perdues. En tout cas, ces 12400 ans d'agriculture ont laissé l'essentiel des sols préservés. Quand on discute avec certains paysans productivistes, on a l'impression que les tracteurs ont toujours été là, que c'est une tradition. Je crois que c'est toujours important de se rappeler.
L'histoire du bio naît avec l'essor de l'industrialisme. Tout comme le socialisme, le marxisme ou l'anarchisme, il s'agit de proposer des alternatives au modèle capitaliste industriel qui se met en place. Un peu partout en Europe, des paysan-ne-s comprennent que ce système détruit les sols, fait disparaître les paysans, rend les paysans restant dépendant d'un système industriel et sont mauvaises pour la santé. Et ces alternatives ne sont pas qu'agronomiques. La question sociale est centrale.
Qui sont ces pionniers ?
Maria et Hans Müller, par exemple. Ces paysans et biologistes Suisses de 1890 à 1920. leur but est de limiter l'utilisation d'intrants industriels, de favoriser les expérimentations. Ils sont partisans de l'indépendance économique, des coopératives.
Citons également Albert Howard, un agronome Anglais. Très tôt, il a la conviction qu'il y a un lien entre la fertilité d'un sol et son activité biologique, c'est-à-dire la quantité et la diversité des bactéries et insectes présents dans les sols. Il prône la nourriture de la terre par les déchets végétaux.
En Allemagne, dans les années 50, le médecin Hans Peter Rusch s'intéresse de près à la flore bactériologique présente dans nos corps. Il a la conviction qu'il y a un lien entre la santé des sols et la santé humaine. Il est partisan du compostage en surface, la couverture des sols par les engrais verts, un travail du sol strictement superficiel, l'utilisation au strict minimum des antibiotiques.
Et en France ?
Ce sont probablement les agronomes et boulangers Jean Boucher et Raoul Lemaire qui sont les figures de proue, de 1930 à 1950. Leur méthode : pas de travail profond du sol, une rotation intelligente des cultures, des associations culturales, du compostage de surface, l'utilisation du lithotame, une algue marine, pour fertiliser les sols. Ils appellent déjà leur méthode l'agriculture biologique.
Mais il faudrait encore citer de nombreux noms. Un peu partout en Europe, des paysan-ne-s tentent des méthodes différentes.
J'insiste sur ce point : de sacrés expérimentateurs, des anti-industriels, des partisans de l'autonomie. Leur vision de l'agriculture est autant sociale qu'agronomique.
Que vont devenir tous ces pionniers ?
Certaines méthodes vont se propager, se structurer et aboutir à de véritables filières. En Allemagne, la méthode Steiner donne naissance à la coopérative de transformation Demeter, en 1927.
Ah, c'est donc cela le logo Demeter sur certains produits ? C'est lié à Steiner ?
Et oui. Mais je poursuis
En Angleterre, la méthode Howard donne naissance à la Soil association, en 1946, puis au label du même nom en 1967. Aujourd'hui, environ 80% des produits bio sont issus de ce label.
En Suisse, la méthode Müller donne naissance à un vaste moiuvement de coopératives paysannes, qui en 1973 sont à l'origine du label Migros-Sano.
Et en France, c'est le label bio ?
La méthode Boucher-Lemaire est à l'origine d'un groupement d'agriculture biologique de l'Ouest en 1958, puis l'Association Française d'Agriculture Biologique en 1962.
Dès les années 60, il y a donc des paysan-ne-s qui se revendiquent déjà du bio.
C'est un petit milieu, qui regroupe quelques centaines de paysan-ne-s. En 1964, une scission.
Pourquoi ?
Il semblerait que ce soit lié au lithotame, à des dissencions humaines, à des façons différentes de concevoir la bio.
Que deviennent les agriculteurs qui quittent l'AFAB ?
Ils créent Nature et Progrès, avec des buts sociaux et politiques. En 1974 la création de la mention Nature et Progrès.
Il faut bien comprendre que dans les années 70, il y a un bouillonnement de pratiques. En 1978 la Fédération Nationale de l'Agriculture Biologique. C'est elle qui va engager des pourparlers avec l'État, pour une reconnaissance officielle du bio.
Mais pourquoi ?
Beaucoup de gens se réclamaient du bio à tort et à travers. Il y avait aussi l'envie de gagner en crédibilité et en reconnaissance.
Et ça marche ?
Le label Nature et Progrès est le premier a être homologué par l'État, en 1986. Puis c'est au tour du bio, en 1991. Le premier cahier des charges pas d'OGM et pas de pesticides de synthèse. Mais rien sur le travail du sol, sur les questions sociales, pas sur l'industrialisation.
Qui vérifie le respect de ce cahier des charges ?
Dans ses débuts, cela fonctionne essentiellement sur la confiance. Mais en 1998, la Commission Européenne met en place des organismes de certification. Des entreprises privées, agréées par l'État. Leur fonctionnement est assez bizarre...
Comment cela ?
Ce sont les agriculteurs qui choisissent leur contrôleurs, et qui payent ce contrôle.
Ces contrôles sont réguliers ?
Une à deux fois par an, un contrôleur ou une contrôleuse vient inspecter la ferme et éplucher la comptabilité. Des fruits ou des légumes sont parfois prélevés, pour vérifier s'ils ne contiennent pas des taux de pesticides interdits en bio.
Et combien ça coûte ?
Tout dépend de ce que l'on cultive, mais c'est de l'ordre de 350 à 1000€ par an.
Cela concerne aussi le label Nature et Progrès ?
Non, et c'est pourquoi ils n'ont pas le label bio automatiquement. Mais en contrepartie, ils ne sont pas piégés et dépossédés. Car en 2007, la commission européenne décide de revoir à la baisse le cahier des charges de la bio.
Comment ça ?
Le nouveau cahier des charges rend possible l'utilisation exceptionnelle de pesticides de synthèse, sur dérogation. Il autorise jusqu'à 3 traitements antibiotiques ou allopathiques annuels sur les élevages. Il autorise jusqu'à 0;9% d'OGM et 0,9% de pesticides. Il autorise jusqu'à 5% de produits non bio dans des produits transformés. C'est le point de départ du boom des conversions à la bio, des surfaces cultivées.
Comment ont réagi les acteurs du bio ?
Ils ont bien compris le piège qui se referme sur eux. C'est pourquoi la FNAB a lancé le label Bio-cohérence en 2008. Parallèlement, la Commission européenne s'apprête à revoir encore à la baisse le cahier des charges de la bio.
Où en est la bio en France actuellement ?
Voici quelques chiffres clefs, à prendre surtout comme des ordres de grandeur. Sur les 500 000 fermes en France, environ 25 000 sont en bio. 25 000, c'est aussi le nombre de fermes qui disparaissent chaque année. La bio représente 3 à 4 % de la surface agricole française
Et au niveau de la consommation ?
5 à 6 % de consommateurs très réguliers. 2 à 3% des aliments vendus en France sont bio, ce qui représente un marché de 3 à 4 milliards d'euros. Mais le secteur du bio est le seul à croîtreà eux chiffres. C'est un marché qui attire énormément les grandes enseignes.
Où les gens achètent-ils leurs produits ?
50% en grandes surfaces. Par exemple Casino et Monoprix ont lancé les magasins Naturalia. On trouve aussi dans les Biocoop des produits liés aux grandes enseignes, comme les produits Bjorg, Bonne Terre, Evernat, Tartex, Altereco, qui sont tous liés au géant Royal Wessanen. Pour montrer l'importance, 95% des semences utilisées en agriculture biologique sont des semences hybrides, produites par Syngenda, Bayer-Monsanto.
Quelle est la part de produits bio importés ?
35 à 60%.
Juste pour comparaison, combien de fermes sont labellisées Nature et Progrès, Bio Cohérence ou Demeter ?
Sur les 24 000 fermes, environ 800 sont Nature et Progrès, 500 Demeter, 300 Biocohérence. C'est donc minoritaire.
La bio est-elle aidée par l'État ?
Très peu. Environ 17 millions d'euros en 2016, à comparer avec par exemple les 117 millions d'euros pour les biocarburants. Les secteurs les moins aidés sont le maraîchage et l'arboriculture. Mais attention, ces aides se cumulent avec les aides PAC.
2. LES FRAUDES À LA BIO
Tu souhaitais aussi aborder la question des fraudes. Quelles sont les deux techniques ?
Avant de répondre, je tenais à démarrer cette interview par une préc. Les propos qui vont suivre , en particulier toutes les infos que je vais donner sur les fraudes à la bio. J'aimerais cependant préciser. Nous avons déjà eu l'occasion, lors des Cafés paysans de Grenoble, de faire des exposés sur les impasses. Les fraudes massives le sont dans les filières agro-industrielles conventionnelles. Nous avons fait un exposé sur ce sujet pour présenter les révélations hallucinantes d'un agro-industriel en 2016. Il est devenu à la mode, en particulier dans les milieux contestataires, de dénigrer la bio, en la cantonnant : les classes aisées. La bio est beaucoup plus que cela. J'insiste : malgré , l'agriculture conventionnelle est une impasse, la bio est du côté de la solution.
Ceci étant précisé, parlons des fraudes à la bio...
Il y a deux principales techniques de fraudes : les fraudes juridiques, et ce que j'appelle des fraudes morales. La première consiste à tricher sur le cahier des charges.
Mais comment ?
Il suffit d'acheter en argent liquide ou avec des comptes inconnus, qui ne rentrent pas dans la comptabilité. Un grand classique semble de nourrir ses ruches avec du sucre non bio. Dans les pays où les contrôles. Personnellement j'ai une confiance très faible dans la bio importée de certains pays où les mafias sont puissantes, en Amérique latine.
Mais les contrôles ?
Les contrôles sont peu nombreux
Et la fraude morale ?
Cela concerne surtout le secteur de la transformation : les confitures, les jus de fruits, les sirops, le miel, les patés, les soupes. Légalement, à partir du moment où la transformation est faite en France, on peut marquer produit français. Donc il est possible d'acheter des produits bio dans les pays de l'Est, à très bas coût. Un seul exemple : en France, les framboises coûtent 8 à 10€ le kilo. On peut actuellement trouver des framboises de Pologne à 2 ou 3€ le kg.
Certains paysans sans scrupule ont par exemple des petits fruits ou des vergers, importent l'essentiel de leurs productions des pays de l'Est, et revendent leurs confitures locales très cher. Cela peut aussi consister à acheter des pommes, des cerises, des fraises, et à les mélanger avec ses productions sur le marché. Ce n'est pas très compliqué.
C'est dégueulasse. À partir du moment où le bio devient une question de commerce, où les dimensions politiques et sociales sont évacuées, où il n'y a pas de régulation, les opportunistes et les cupides sont là et profitent du système. C'est l'essence du système capitaliste.
Mais comment faire confiance ?
Je pense que la seule méthode est de connaître de très près le paysan.
C'est vraiment décourageant.
Oui, c'est décourageant. C'est difficile de savoir combien de paysans bio fraudent de cette manière.
Ma conviction, c'est que les fraudes sont sans commune mesure avec celles pratiquées dans le système conventionnel, et que malgré tout pour trouver une nourriture la moins pesticidée, la plus nutritive, ça reste les produits labellisés bio.
3. LA BIO, QUELS FUTURS ?
Il y a une vision pessimiste et une vision optimiste.
Començons par la pessimiste, pour finir sur de l'optimisme..
De lourdes menaces pèsent sur la filière bio, à court terme. Les multinationales. Elles vont peser de plus en plus pour abaisser le cahier des charges, parce que la pollution étant de plus en plus forte : dans un monde où les OGM et les eaux, il va falloir abaisser le seuil. Elles vont acheter de plus en plus de fermes, mettre en place des filières industrielles, es produits issus de l'exploitation humaine, avec un maximum de fraudes.
Comment ça ?
Actuellement les prix du bio en grandes surfaces sont au même niveau que dans les Biocoop. Mais c'est fictif. Les grandes surfaces ont les moyens de faire baisser de 30 à 50% les prix, et ainsi casser les petits magasins. Mais aussi les petits paysans bio. Un bio de grandes surfaces hégémonique, et un bio de niches, des consommateurs attachés à leur petit paysan, quitte à payer plus cher.
Et la vision optimiste ?
La vision optimiste, c'est un élan anti-industriel qui va avoir le vent en poupe. Les catastrophes industrielles, les accidents nucléaires, la prise de conscience des effets sur la santé, la fin des ressources en pétorle, en phosphates, en potasses, en gaz, tout cela va créer un mouvement alternatif de plus en plus fort et organisé.
Tout cela va créer un grand champ d'expérimentations. Imaginez si les ressources incroyables étaient dirigées vers la recherche de variétés rustiques, résistantes, la biodiversité, la science participative.
C'est une illusion de croire qu'une agriculture saine peut se développer dans un monde de plus en plus pollué, radioactif. L'agriculture paysanne est forcément engagée sur un double front : produire des aliments les plus sains possibles, se battre contre les multinationales, les syndicats corrompus.
Je pense qu'il faut valoriser et encourager les figures de paysan-militant : des paysans qui sont dans leurs champs mais aussi dans la rue.
Tu y crois ?
Bien sûr, c'est le combat des Cafés paysans, d'une certaine partie de la Confédération paysanne, des Faucheurs volontaires, des zadistes. Je pense que nous sommes dans une époque où il faut choisir un camp.