Grèves à la SNCF : pourquoi ?

20/06/2016
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Ces derniers mois, les mouvements de grèves ont été récurrents sur le réseau SNCF Rhône-Alpes. Pourquoi ? Que demandent les cheminot-e-s ? L'avenir du rail est-il en jeu ? Pour mieux comprendre la situation, Ici Grenoble a rencontré Éric, conducteur de trains TER, et Franck, agent de circulation SNCF. Si vous prenez régulièrement le train, cette interview est pour vous...

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Ici Grenoble : Pourquoi y-a-t-il tant de grèves à la SNCF ces derniers mois  ?

Franck : Il y a des raisons locales et des raisons nationales. Toutes ces causes s'accumulent et s'entremêlent. Je comprends que les usagé-e-s aient du mal à y voir clair. Les médias ne nous y aident pas. Il y a beaucoup de désinformation sur ce qui se passe à la SNCF, à la télévision notamment.

Beaucoup d'usagers et d'usagères ne semblent en effet pas comprendre les raisons des grèves. Beaucoup se plaignent de cette forme de lutte qui perturbe fortement leur quotidien. Ils se sentent victimes d'une bataille qui ne les concerne pas.

Éric : Pourtant ça les concerne. On se bât pour nos conditions de travail, mais aussi pour défendre le train et la sécurité des voyageurs et des voyageuses. C'est l'avenir du transport ferroviaire qui se joue en ce moment.

Franck : Si nous faisons grève, ce n'est pas par plaisir. Chaque jour de lutte, c'est un jour de salaire en moins. Si on se met autant en grève, c'est que la situation est grave. C'est que les négociations avec la direction ont échoué. La grève est malheureusement la seule forme de lutte qui fait réellement réagir les dirigeants de la SNCF et de l'État.

Expliquez-nous en détails ce qui se passe ces derniers mois.

Franck : Au niveau national, comme beaucoup de travailleurs et de travailleuses, nous luttons contre la loi El Khomri, contre la dégradation du code du travail. Mais nous luttons aussi contre la dégradation de notre propre code de travail.

Comment cela ?

Franck : Actuellement, le travail au sein de la SNCF est régi par une loi, la réglementation ''RH 077''. Le gouvernement veut la remplacer par un ''décret-socle ferroviaire''. Ce décret, c'est en quelque sorte ''travailler plus pour gagner moins''. Il augmente notre temps de travail et nous supprime des jours de repos, pour un salaire équivalent.

Éric : Il permet de faire travailler les cheminots, y compris les conducteurs de train, jusqu’à six jours d’affilée suivi d’un seul jour de repos, contre deux actuellement. Il permet de modifier nos horaires jusqu’à une heure avant notre prise de poste. Il supprime aussi l’obligation faite à la SNCF de nous accorder au moins 12 week-ends par an et 52 repos doubles.

Franck : Je vais donner quelques exemples précis. Le temps de travail annuel d'un conducteur de train, qui est de 1 568 heures, passerait à 1 607 heures, soit 39 heures de plus. Par ailleurs, 11 jours de repos seraient supprimés. Le temps de conduite pourrait être de 7 heures consécutives sans pause.

Éric : Ce ''décret-socle'' a été publié le même jour que le projet de loi El Khomri. Ils ont la même logique : augmenter la productivité et les profits, faciliter les licenciements. Près de 30 000 emplois de cheminots ont déjà été supprimés depuis 2003. Il faudrait qu'on accepte la dégradation de nos conditions de travail, le gel de nos salaires et les destructions d’emploi, alors que les grands patrons et les actionnaires s’emplissent les poches ?

Comment est né ce décret-socle ?

Franck : Le décret-socle est lié au projet de libéralisation du transport ferroviaire en France. La Commission européenne veut la fin du monopole de la SNCF. L’ouverture à la concurrence est fixée en 2020 pour les TGV, en 2023 pour les TER et en 2017 pour le train transfrontalier génovois. Mais pour cela, il faut une réglementation du travail identique pour les cheminots du public et du privé. L'État a donc décidé de remplacer le RH 077 par un décret-socle, un ensemble de ''règles de base'' à laquelle aucune entreprise du secteur ferroviaire, privée comme publique, ne pourrait déroger.

Éric : Chaque entreprise pourrait ensuite compléter le décret-socle par des accords d'entreprise, une convention collective ou un accord de branche. L'État et la SNCF profitent de ces bouleversements pour nous imposer un ''choc de productivité'' sans précédent.

Pourquoi l'État n'a-t-il pas plutôt généralisé le RH 077 à l'ensemble du secteur ferroviaire ?

Éric : Le RH 077, c'est le résultat d’années de négociations, de luttes syndicales et d’accidents ferroviaires. L'’Union des transports publics et ferroviaires, l'organisation patronale qui regroupe la SNCF et les opérateurs privés, n'en voulait pas.

Franck : On se bât donc pour garder le RH 077, ou au moins obtenir une convention collective de même niveau. C'est tout l'enjeu des luttes actuelles, pour les 150 000 cheminot-e-s que nous sommes.

Éric : Il faut que les usagers comprennent qu'on se bât aussi pour leur sécurité. Il faut des conducteurs et des conductrices en forme pour diriger les trains. Augmenter le temps de travail et diminuer les temps de repos, ce n'est pas sérieux. Cela revient, logiquement, à abaisser le niveau de vigilance des conducteurs.

Où en est cette lutte actuellement ?

Franck : Face aux luttes contre le décret-socle, l'État et le patronat du ferroviaire nous proposent désormais une ''convention collective nationale'' et un accord d'entreprise. Ces textes contiennent quelques améliorations par rapport au décret-socle, mais aussi des éléments catastrophiques. Un seul exemple : l'article 49 de l'accord d'entreprise permettrait à la SNCF d'apporter des dérogations à la convention collective nationale pour ''des considérations économiques et sociales les justifiant''.

Éric : C'est évidemment la porte ouverte à toutes les dérives, surtout dans le contexte économique actuel du ferroviaire et de la région Rhône Alpes Auvergne qui ordonne des coupes drastiques dans le budget du transport par train... Cet article 49, c’est le même état d’esprit que l’article 2 de la Loi travail. Ces réglementations mettront en concurrence les cheminot-e-s entre eux afin de faire des gain de productivités au détriment des conditions sociales, mais surtout au détriment de la sécurité ferroviaire.

Franck : On va donc continuer à se battre du mieux que nous pouvons. On se bât pour nous et ceux qui nous suivront. Nous sommes en train de construire ce qui déterminera le transport ferroviaire pendant des années.

Au début de l'entretien, vous parliez également de causes locales aux grèves ?

Franck : Oui, tout à fait. Ce qui se passe au niveau national a tendance à éclipser les problèmes locaux, mais pourtant il y en a beaucoup. Le principal problème, ce sont les sous-effectifs, ce qui pose de réels soucis de sécurité. Il y a aussi des projets locaux que nous dénonçons. Nous avons par exemple fait grève en début d'année parce que la direction envisage de supprimer les contrôleurs des trains, sur certaines lignes TER. Leur idée, c'est que les contrôles se fassent par des équipes de contrôleurs, de manière inopinée, comme dans le réseau TAG, et cela dès le 29 aout 2016.

Qui assurerait la sécurité ou l'information des voyageurs dans les trains ?

Géraldine éric : Il y aurait simplement un numéro de téléphone d'urgence affiché dans les wagons... Vous imaginez la panique dans le train en cas de problème grave ? Et le stress supplémentaire pour le conducteur, qui non seulement devra être attentif à la circulation de son train lancé à 160 km/h, mais aussi à ce qui se passe dans sa rame au niveau des voyageurs ? On ne peut pas être à deux endroits à la fois !

Franck : Le contrôleur n'est pas seulement là pour vérifier les billets, il est aussi formé aux premiers secours, il informe les voyageurs, il apaise d'éventuelles tensions et assiste le conducteur en cas de gros problème de sécurité ferroviaire. Supprimer les contrôleurs, c'est encore dégrader le service, dégrader la sécurité ferroviaire, pour des raisons financières.

Ces derniers mois, plus d'une vingtaine de TER ont été supprimés en Rhône-Alpes, officiellement par manque de conducteurs... La direction de la SNCF affirme qu'il y a eu trop de départs en retraite, une difficulté de recrutement, mais aussi l’arrivée de nouveaux matériels sur lesquels doivent être formés les conducteurs en activité.

Éric : C'est vraiment n'importe quoi. Des dizaines de milliers de personnes candidatent chaque année pour devenir conducteurs à la SNCF. Quant aux départs en retraite mal anticipés, c'est un argument risible, puisque ces départs sont annoncés à la direction dans un délai préalable de plus de six mois. En réalité, la crise des conducteurs en Rhône-Alpes est une stratégie économique de la direction.

Franck : Notre sentiment, c'est que la direction régionale de la SNCF n'embauche pas en attendant que la nouvelle réglementation nationale soit appliquée, ce qui permettra de faire circuler davantage de trains avec moins de conducteurs.

Éric : Pour aller au bout de cette stratégie économique, ils n'ont pas hésité à réembaucher des conducteurs à la retraite pour quelques mois, avec des salaires très élevés. Il y a plein de chômeurs, et on embauche des retraités !

Juste pour info : quel est le salaire d'un conducteur ?

Éric : Un conducteur démarre au SMIC, environ 1300 euros par mois, 1700 à 2200 avec les primes. Il faut le niveau BAC, et il y a ensuite un an de formation.

Franck : Si la direction régionale de la SNCF n'embauche pas de conducteurs, c'est aussi qu'elle attend de voir le résultat des négociations avec la région Auvergne-Rhône-Alpes. Une nouvelle convention est en pleine négociation. La Région verse chaque année environ 560 millions d'euros de subventions à la SNCF. La précédente convention a pris fin en décembre 2015. A cause des élections régionales, elle a été reconduite pour un an. C'est la convention qui définit le nombre de trains en circulation, les gares desservies, les horaires.

Éric: Il y a beaucoup de flou sur ce qui va se passer, mais on craint le pire, surtout pour les petites lignes régionales, celles qui font le moins de profits. Par exemple, la partie Vif-Clelles-Aspres est clairement remise en cause par la majorité régionale actuelle.

Franck : Pour éviter des suppressions de lignes, il va falloir que les usagers et les usagères se battent aussi... Comme par exemple en 2014 pour la ligne Grenoble-Gap.

Quelle est l'ambiance parmi les cheminot-e-s en ce moment ?

Franck : La lutte est inégale selon les métiers, mais elle est constante. Depuis le premier juin, les chiffres de la direction tournent entre 30-35 % de grévistes sur le périmètre de la région Alpes.

Éric : On aimerait que davantage de cheminot-e-s se battent. Mais il faut bien dire ce qui est : beaucoup de collègues sont épuisés, blasés ou individualistes. Il y aussi une peur de la direction. Les managers sont de plus en plus agressifs. Avant, les cadres étaient souvent des anciens cheminots, on se comprenait mieux. Maintenant ce sont beaucoup de cadres qui viennent du privé, il y a vraiment des ''tueurs''.

Franck : Heureusement, il y a quand même beaucoup de collègues conscient-e-s des enjeux actuels. D'autres cheminot-e-s se sont battu-e-s avant nous pour nos conditions de travail. On doit nous aussi se battre pour le futur. Tous les deux, nous sommes syndiqués à la CGT Isère. La construction des conquêtes sociales s’est toujours faite grâce à certaines professions, mieux organisées et plus combatives. Les cheminots doivent jouer leur rôle face à toutes les attaques du patronat, c'est une question de justice sociale.

 

[Pour suivre les évolutions de cette lutte au niveau local et national, vous pouvez consulter les sites internet de la CGT cheminots ou de la CGT cheminots Isère. Vous pouvez également consulter le site internet de Sud Rail.]

 

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